Dictée Adultes 2015

Comme chaque année, le Festival International du Roman Noir vous propose de réaliser une dictée. Celle-ci est spécialement destiné aux adultes.

Etranges, ou étrangers ?

Sitôt la frontière franchie, ils avaient poussé en chœur un soupir de soulagement. Oubliées, les heures interminables dans cette bétaillère, tressautant à chaque cahot, secoués d’incoercibles nausées. Etait-ce dû aux prières susurrées à mi-voix ou aux porte-bonheur bénits, elle était désormais derrière eux, la frontière !

Ce changement subit de situation, ils se l’étaient souvent imaginé. Ils s’étaient complu à rêver d’une vie en or…

Ils avaient oublié que l’exil bouleverse les rêves. Les jours, les mois s’étaient égrenés et ils étaient toujours ceux qui avaient foulé un sol qui n’était pas le leur, en un mot : des étrangers.

Pourtant il y avait, à leurs yeux d’immigrés, tant de choses étranges! La laideur des immeubles marron ou grisâtres, par exemple. Certes ils avaient laissé derrière eux de pauvres maisons ocre, mais les couchers de soleil les paraient de couleurs arc-en-ciel. Là-bas, ils pataugeaient dans des sentiers boueux. Ici : des rues impeccablement rectilignes, des chaussées goudronnées, mais que d’effluves pestilentiels, surtout pour eux, qui avaient pour tâche de traquer les crottes des chiens sur les trottoirs.

Et surtout la nourriture, ici, était ô combien bizarre ! La nécessité seule leur faisait accepter, à contrecoeur, steaks frites et cheeseburgers. Mais ils rêvaient de panser leur martyre stomacal par un succulent poulet aux arachides ou des gambas épicées au cumin. Ils s’empiffreraient de purée d’ignames dont ils raffolaient et siroteraient enfin un chocolat à la cannelle, délayé dans du lait.

Il leur arrivait parfois de préparer un mets de leur pays, mais les exhalaisons qui s’engouffraient chez leurs voisins leur attiraient, quoi qu’il en fût, une kyrielle de réflexions hostiles. On les traitait de culs-terreux, de va-nu-pieds, de macaques même, se nourrissant de choses malodorantes. On riait à gorge déployée de leur chevelue crépue et de leur teint basané.

Xénophobie ? Peut-être pas…L’homme répugne au changement. Il hait la différence.

Mais qu’il est dur de se sentir étranger parmi des hommes si étranges !

Texte de Line Cros